La France ne vivait pas qu’obsédée par les problèmes de politique; ses inventeurs, ses ingénieurs, ses artistes et ses intellectuels contribuaient à sa renaissance. Elle avait besoin aussi de distractions. Et ce fut le succès de B.B. Ce n’est pas un sujet aussi futile qu’on peut le croire, que cette soudaine notoriété. Moralistes et sociologues ont essayé d’interprêter le phénomène social qu’est le succès national et international de Brigitte Bardot et d’en dégager les enseignements qu’il apporte sur la psychologie des foules et sur l’évolution des mœurs de notre temps. François Mauriac ne voyait-il pas dans la gloire de Greta Garbo un besoin des hommes de croire à une sorte de divinité? Raymond Cartier, qui étudia jadis le cas Bardot, l’envisage sous le curieux angle du phénomène social.
Le cas Brigitte Bardot. n’est pas sans précédents. Une débutante, perdue dans la gentille infanterie féminine du spectacle, quêtant des rôles, comptant ses échecs puis, d’un seul coup, devenant la figure de proue de son métier. C’est arrivé à Marilyn Monroe, à Lana Turner, à Greta Garbo, et même, dans des temps antédiluviens, à Mlle Sarah Bernhardt ou à Mlle Rachet. Mais il y a, dans chaque cas, des circonstances particulières qui, d’une aventure humaine généralement assez uniforme, font quelquefois le témoignage d’une époque et, assez souvent, un roman social.
Lake Placid, dans l’Etat de New York, est une station de sports d’hiver et de repos d’été. On peut imaginer un coin du Jura français, avec des nappes de sapins ruisselant
sur les sommets arrondis et une petite ville toute guillerette, au bord d’un long miroir d’eau. Le vendredi, jour du changement de programme, le directeur du Palace Theater, James
McLaughlin, composa lui-même sur sa marquise, il y a bien des années, le titre de son nouveau film: And God made Woman, avec le nom de Brigitte Bardot.
L’archiprêtre de la paroisse Sainte-Agnès, Mgr James T. Lyng, accourut. D’abord, il supplia:
– Brigitte Bardot, dit-il, est une actrice dont le nom est associé à tout ce qui défie la décence et la moralité. Je vous en prie, retirez ce film.
McLaughlin objecta qu’il n’avait rien sous la main pour le remplacer.
– Je vous donne, reprit le prêtre, 350 dollars de mon argent personnel pour vous
indemniser… Je paie un avion pour que vous alliez à New York ou à Buffalo vous chercher un autre film…
Bien qu’il soit Irlandais et catholique, McLaughlin refusa. Sa clientèle avait envie de voir cette fille, Bardotte, et le film ayant été visé par la censure de l’Etat de New York, il se sentait couvert.
Le dimanche suivant, en chaire, Mgr Lyng jeta l’interdit sur le Palace Theater. Pendant six mois, quels que fussent les films, les fidèles devaient s’abstenir d’en franchir le seuil et les commerçants de Lake Placid devaient refuser d’en afficher les programmes dans leurs magasins.
McLaughlin resta inflexible. Il récidiva même. Quelques semaines après And God made Woman, il donna La Parisienne (titre américain d’Une Parisienne)
ravivant ainsi des foudres qui s’éteignaient. Il existait ainsi en Amérique quelques martyrs de la bardolâtrie qui s’exposaient à la fureur et, ce qui est plus dangereux, à la rancune
des bien-pensants.
Lake PLacid n’est qu’une bourgade montagnarde, mais Philadelphie est la troisième ville des Etats-Unis, le berceau de leur Constitution, le beffroi d’où
sonna sur la nation naissante la cloche de la liberté.
Le Studio et le World, situés l’un et l’autre à quelques pas des autels patriotiques de City Hall, donnaient
And God made Woman. Six détectives, envoyés par le district attorney Victor H. Blanc, se présentèrent dans les deux cinémas, saisirent les bobines et
arrêtèrent les deux directeurs.
Le Grand Commonwealth de Pennsylvanie a supprimé la censure cinématographique, après que la Cour Suprême l’eut déclarée inconstitutionnelle,
mais il conserve une loi contre les publications et les spectacles obscènes. C’est cette loi que le D. A. mettait en action contre les appas de Mlle Brigitte Bardot.
La
bataille engagée par Victor H. Blanc dura longtemps. Il faut toutefois rassurer les bons cœurs sur le sort que connurent les deux directeurs de cinéma arrêtés. Remis immédiatement
en liberté, sous une caution de 500 dollars, ils obtinrent la restitution de leur film par une ordonnance de référé et ajoutèrent aux attraits de Brigitte l’auréole de la persécution.
A Cleveland, à Middleton, à York, d’autres directeurs de cinéma furent arrêtés. Le cas Bardot se posa ainsi aux débuts de la vedette, sous des formes plus ou moins comiques,
dans toute l’Amérique.
J’ai pris l’Amérique parce qu’elle est le meilleur des miroirs grossissants. Mais ce qui se passa en Amérique se passa dans le monde entier. On s’est
battu pour ou contre Brigitte Bardot à Rio de Janeiro et à Bogota.
C’est naturellement un scandzale qu’une tête futile soit plus connue que les savants, les sages et
les saints et qu’une frimousse – ou autre chose – recueille plus d’argent qu’un laboratoire. Mais ce scandale est vieux comme le monde.
source:
HISTORIA
hors série
Décembre 1966
