………. 36. L’ARABE ET SON CHEVAL ……….
Un Arabe et sa tribu avaient attaqué dans le désert la caravane de Damas; la victoire était compléte, et les Arabes étaient
déjà occupés à charger le riche butin, quand les cavaliers du pacha d’Acre, qui venaient à la rencontre de cette caravane, fondirent à l’improviste sur les Arabes
victorieux, en tuèrent un grand nombre, firent les autres prisoniers, et, les ayant attachés avec des cordes, les emmenèrent à Acre pour en faire présent au pacha.
Abou el-Marsch, c’est le nom de cet Arabe, avait reçu une balle dans le bras pendant le combat; comme sa blessure n’était pas mortelle, les Turcs l’avaient
attaché sur un chameau, et, s’étant emparés du cheval, emmenèrent le cheval et le cavalier.
Le soir du jour où ils devaient entrer à Acre, ils campèrent avec
leurs prisonniers dans les montagnes de Japhadt. L’Arabe blessé avait les jambes liées ensemble par une courroie de cuir, et était étendu près de la tente où couchaient les
Turcs.
Pendant la nuit, tenu éveillé par la douleur de sa blessure, il entend hennir son cheval parmi les autres chevaux entravés autour des tentes selon
l’usage des Orientaux; il reconnut sa voix, et, ne pouvant résister au désir d’aller parler encore une fois au compagnon de sa vie, il se traîna péniblement sur la
terre, à l’aide de ses mains et de ses genoux, et parvint jusqu’à son coursier.
– Pauvre ami, lui dit-il, que feras-tu parmi les Turcs? Tu seras emprisonné
sous les voûtes d’un khan avec les chevaux d’un aga ou d’un pacha; les femmes et les enfants ne t’apporteront plus le lait de chameau, l’orge et le douro dans le creux de
la main; tu ne courras plus libre dans le désert, comme le vent d’Égypte; tu ne fendras plus du poitrail l’eau du Jourdain, qui rafraîchissait ton poil aussi blanc
que ton écume! Qu’au moins, si je suis esclave, tu restes libre! Tiens, va, retourne à la tente que tu connais, va dire à ma femme qu’Abou-el-Marsch ne reviendra
plus, et passe la tête entre les rideaux de la tente pour lécher la main de mes petits enfants.
En parlant ainsi, Abou-el-Marsch avait rongé avec ses dents
la corde de poil de chèvre qui sert d’entraves aux chevaux arabes, et l’animal était libre; mais, voyant son maître blessé et enchaîné à ses pieds, le fidèle et
intelligent coursier comprit, avec son instinct, ce qu’aucune langue ne pouvait lui expliquer; il baissa la tête, flaira son maître, et le saississant avec les dents
par la ceinture de cuir qu’il avait autour du corps il partit au galop et l’emporta jusqu’à ses tentes. En arrivant et en jetant son maître sur le sable aux pieds de
sa femme et de ses enfants, le cheval expira de fatigue.
Toute la tribu l’a pleuré, les poètes l’ont chanté, et son nom est constamment dans la bouche des
Arabes de Jéricho.
LAMARTINE. Né à Mâcon en 1790, mort en 1869; de l’Académie française.
CHEFS-D’ŒUVRE
DES
PROSATEURS FRANÇAIS
AU XIXè SIÈ CLE
PAR
V. TISSOT et L. COLLAS
PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE.
