
SUR le riant coteau par le prince (1) choisi,
S’élevait le moulin du meunier Sans-Souci.
Le vendeur de farine
avait pour habitude
D’y vivre au jour le jour, exempt d’inquiétude;
Et, de quelque côté que vînt souffler le vent,
Il y tournait son aile et s’endormait content.
Fort bien achalandé, (2) grâce à son caractère,
Le moulin prit le nom de son propriétaire;
Et des hameaux voisins, les filles, les garçons,
Allaient à Sans-Souci
pour danser aux chansons.
Hélas! est-ce une loi sur notre pauvre terre,
Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre;
Que la soif d’envahir et d’étendre ses droits
Tourmentera toujours les meuniers et les rois?
En cette occasion, le roi fut le moins sage;
Il lorgna (3) du voisin le modeste héritage…
On avait fait des plans,
fort beaux sur le papier,
Où le chétif enclos se perdait tout entier.
Il fallait sans cela renoncer à la vue,
Rétrécir les jardins et masquer (4) l’avenue.
Des
bâtiments royaux l’ordinaire intendant (5)
Fit venir le meunier et d’un ton important:
« Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu’on t’en donne?
– Rien du tout; car
j’entends ne le vendre à personne.
Il vous faut est fort bon… Mon moulin est à moi.
Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi.
– Allons, ton dernier mot,
bonhomme, et prends-y garde.
– Faut-il vous parler clair? – Oui. – C’est que je le garde.
Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté
Avec un grand scandale au prince
est raconté.
Il mande auprès de lui le meunier indocile;
Presse, flatte, promet: ce fut peine inutile.
Sans-Souci s’obstinait. « Entendez la raison,
Sire, je ne
peux pas vous vendre ma maison:
Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître.
C’est mon Potsdam (6) à moi. Je suis tranchant (7) peut-être;
Ne l’êtes-vous
jamais? Tenez, mille ducats, (7)
Au bout de vos discours, (8) ne me tenteraient pas:
Il faut vous en passer; je l’ai dit, j’y persiste. »
Les rois malaisément
souffrent qu’on leur résiste.
Frédéric, un moment par l’humeur emporté:
« Pardieu! de ton moulin c’est bien être entêté, (8)
Je suis bon de vouloir t’engager à le
vendre:
Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre?
Je suis le maître. – Vous!… de prendre mon moulin?
Oui, si nous n’avions pas des juges à Berlin. »(9)
Le monarque, à ces mots, revint de son caprice;
Charmé que sous son règne on crût à la justice,
Il rit; et, se tournant vers quelques courtisans:
« Ma foi,
messieurs, je crois qu’il faut changer nos plans;
Voisin, garde ton bien, j’aime fort ta réplique. »
Qu’aurait-on fait de mieux sous une république?
François ANDRIEUX (1759- Strasbourg 1833) ( Fasquelle, édit.)
1. le prince : Le roi de Prusse, Frédéric II .
2. Achalandé, : qui a beaucoup de clients, ou chalands . .
3. Il lorgna : regards du coin de l’oeil et ici, au figuré, convoita. .
4. Masquer : dérober à la vue.
5. Intendant : celui qui est chargé de régir les biens ou de diriger les services d’une maison seigneuriale.
6. Potsdam : château royal, la résidence des rois de Presse, correspond au château de Versailles des rois de France.
7. Tranchant : net et décisif.
8. Ducat : monnaie d’or valant de 10 à 12 francs (anciennement à l’effigie des ducs de Milan.)
9. Discours : dans le sens de paroles, de propositions.
10.Entêté : opinâtre, qui tient beaucoup aux choses qu’il a en tête.
11. Oui, si nous n’avions pas des juges à Berlin.: Vers devenu proversal, expliqué par les vers suivants.
I. Vocabulaire. – Expliquer les expressions suivantes contenues dans le texte précédent : le vendeur de farine, vivre au jour le jour,
exempt d’inquiétude, la soif d’envahir, des plans fort beaux sur le papier, le chétif enclos, un ton important, parler clair, c’est mon Potsdam à moi, si nous n’avions pas des juges
à Berlin, revenir de son caprice.
II. Grammaire. – 1. Analyse dans le morceau précédent les mots suivants: choisi, moulin, exempt, veut, achalandé, rétrécir, bâtiments, ton, rien du tout,
raconté, ducats, emporté, entêté, prendre. – 2. Relever les adverbes contenus dans le texte ci-dessus et indiquez leur fonction.
III. Idées. – 1. Résumer l’exposition du morceau précédent. – 2. Pourquoi le roi de Prusse voulait-il s’emparer du moulin de Sans-Souci?
– 3. Que pensez-vous des réparties du meunier? – 4. Quelle répartie a désarmé le roi et pourquoi? – 5. La conduite du roi de Prusse vous parait-elle sage? Pourquoi?
IV. Exercice de rédaction. – Supposeez que le roi de Prusse se soit emparé du moulin Sans-Souci malgré la résistance du meunier, et imaginez la plainte portée par
le meunier devant les juges de Berlin, l’embarras de ceux-ci, leur sentence, et l’attitude du roi.
source =
LE FRANCAIS PAR LA LECTURE
COURS MOYEN
PARIS CH. DELAGRAVE

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