………. 229. LA FAMILLE ……….
Cependant, même dans ces moments où le désespoir l’emporte sur la raison et où l’on oublie que la vie est un travail imposé
pour nous achever nous-mêmes, je me suis toujours dit : Il y a quelque chose que je regretterais de n’avoir pas goûté, c’est le lait d’une mère, c’est l’affection d’un
père, c’est cette parenté des âmes et des cœurs avec des frères; ce sont les tendresses, les joies et même les tristesses de la famille! La famille est évidemment un
second nous-mêmes, plus grand que nous-mêmes, existant avec nous et nous survivant avec ce qu’il y a de meilleur de nous; c’est l’image de la sainte et amoureuse unité
des êtres révélée par le petit groupe d’êtres qui tiennent les uns aux autres et rendue visible par le sentiment! J’ai souvent compris qu’on voulût étendre la famile;
mais la détruire!… C’est un blasphème contre la nature et une impiété contre le cœur humain! Où s’en iraient toutes ces affections qui sont nées là et qui ont leur
nid sous le toit paternel? La vie n’aurait point de source, elle ne saurait d’où elle vient ni où elle va. Toutes ces tendresses de l’âme deviendraient des abstractions de
l’intelligence. Ah! le chef-d’œuvre de Dieu c’est d’avoir fait que les lois les plus conservatrices de l’humanité fussent en même temps les sentiments les plus délicieux
de l’individu! Tant qu’on n’aime pas, on ne comprend pas!
Heureux celui que Dieu a fait naître d’une bonne et sainte famille! C’est la première des bénédictions
de la destinée; et quand je dis une bonne famille, je n’entends pas une famille noble de cette noblesse que les hommes honorent et qu’ils enregistrent sur du parchemin. Il
y a une noblesse dans toutes les conditions. J’ai connu des familles de laboureux où cette pureté de sentiments, où cette chevalerie de probité, où cette fleur de
délicatesse, où cette légitimité des traditions qu’on appelle la noblesse, étaient aussi visibles dans les actes, dans les traits, dans le langage, dans les manières,
qu’elles le furent jamais dans les plus hautes races de la monarchie. Il y a la noblesse de la nature comme celle de la société, et c’est la meilleure. Peu importe
à quel étage de la rue ou de quelle grandeur dans les champs soit le foyer domestique, pourvu qu’il soit le refuge de la piété, de l’intégrité et des tendresses de la
famille qui s’y perpétue! La prédestination de l’enfant, c’est la maison où il est né, son âme se compose surtout des impressions qu’il y a reçues. Le regard des yeux
de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux. Quel est celui qui, en revoyant ce regard seulement en songe ou en idée, ne sent pas
descendre dans sa pensée quelque chose qui en apaise le trouble et qui en éclaire la sérénité?
« . »
LAMARTINE. Né à Mâcon en 1790, mort en 1869; de l’Académie française.
CHEFS-D’ŒUVRE
DES
PROSATEURS FRANÇAIS
AU XIXè SIÈ CLE
PAR
V. TISSOT et L. COLLAS
PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE.
